IL VAUT MIEUX MOURIR DE VODKA QUE D’ENNUI : FRÉDÉRIC BEIGBEDER EN DIALOGUE AVEC HENRIK AESHNA/EROS EN FEU À L’HÔTEL LA LOUISIANE

PESTE : Du latin pestis (« fléau ») – 
FÊTE : De l’ancien français feste, du latin festum… FESTA

IL était une fois à la Louisiane, fin novembre 2020…

« Un lieu sacré… »

HENRIK AESHNA/EROS EN FEU : Salut Frédéric ! Nous voici au mythique hôtel La Louisiane, cet îlot flottant en plein cœur de Saint-Germain-des-Prés où, selon quelques résidents et voyageurs, l’on entend toujours le son fantomatique et intermittent d’un saxophone, d’un piano ou d’une vieille machine à écrire comme une espèce de susurre sublime de tous les musiciens et poètes qui sont passés par ici…  Henry Miller, dans son Tropique du cancer, évoque la Louisiane comme le « grim old hostelry known to the bad boys of the Rue de Buci in the good old days », et Etienne Daho, fidèle à la chambre 10, décrit l’hôtel comme son premier refuge adolescent à Paris (« Oui ! J’y suis resté deux soirs, à 17 ans. A l’époque, on voulait juste fumer des pétards en écoutant Pink Floyd parce qu’on savait qu’ils avaient habité là. Comme Beauvoir, Sartre, Miles Davis, Albert Cossery… des milliers de gens y ont séjourné, c’est très habité… ») Et toi, crois-tu aux fantômes ? Comment tu te sens ici à La Louisiane ? 

FRÉDÉRIC BEIGBEDER : Je me sens comme dans un lieu sacré, en compagnie de nombreux fantômes. Mais aussi je me sens vivant et inspiré par les couloirs étroits où je croise une faune planétaire. La Louisiane est un endroit plus libre que les autres. Par exemple, l’hôtel n’a jamais fermé, pas un seul jour, pendant les deux confinements de 2020. Je crois que c’est presque le seul en France dans ce cas.

Des suggestions d’adresses cool ou insolites à Saint-Germain-des-Prés en 2020 ?   

J’ai un faible pour les endroits vieux comme moi : Lapérouse et ses salons privés, sa cave à vins médiévale, Le Flore dont j’organise le prix littéraire depuis 26 ans, la Palette et son arrière-salle sombre et souvent vide… J’aime les petites ruelles qui donnent dans la rue Saint André des Arts : la rue Séguier, la rue Git le Coeur… et la cour de Rohan, ce passage où les trois mousquetaires se battent en duel !

Maintenant, en ces temps tumultueux de Peste, imaginons une Festa. Je pense au Décaméron de Boccace, dans lequel sept jeunes filles et trois jeunes hommes trouvent refuge dans une villa toscane pendant la Peste afin de consacrer dix jours et dix nuits à toutes formes d’Eros, de poésie et d’incantation…  Ok, quels écrivains, poètes, artistes, réalisateurs, fous (les morts comme les vivants) inviterais-tu pour une festa à La Louisiane ? Sur quel fond de musique (si bien que ça change selon le rythme imprévisible de la confrérie…) ? Moi, j’invite Nadja de Breton…

Bonne idée mais Nadja s’enfuirait au milieu de la soirée, pour que Breton la cherche toute la nuit ! La vérité, cher Henrik, c’est que la festa dont tu parles a eu lieu ! Nous le savons mais nous n’avons pas le droit d’en parler car nous vivons dans un pays gouverné par des dictateurs sanitaires qui interdisent les rassemblements au nom d’un paternalisme absurde…comme si la vie pouvait être sans risque ! Donc si je racontais nos nuits à la Louisiane je devrais dénoncer les participants suivants : Simon Liberati et Eva Ionesco, Olivier Zahm, Victoria Olloqui, Fabrice Gaignault, Jean-Jacques Schuhl, Isabelle Funaro, Jean-Baptiste Huynh, Carole Chrétiennot, Thibault de Montaigu, Jean-René van der Plaetsen… Des écrivains, des actrices, un grand photographe… Heureusement que tout ceci n’est qu’imaginaire et n’a jamais existé le 25 novembre dernier.

« Durant 2020, nous avons vécu une non-vie. J’espère que les Français ne vont pas oublier ce que c’est que vivre; vivre c’est un peu plus qu’exister. Pour survivre il ne faut pas sous-vivre.« 

Revenons encore à la Peste dont l’alter ego le plus récent est le coronavirus, avec toute cette histoire de confinement et de couvre-feu, et surtout toute l’hystérie médiatisée autour de la Mort ; c’est un peu comme une entité psychique aussi… Tu sais, en tout cas…, je me rends compte que ce n’est pas la mort ce dont les gens ont peur…, mais la vie ! Du coup, on reste tous confinés dans nos boîtes modernes à commander chez Amazon des antidotes pour cette éternelle peur de la mort (ou de la vie)… Comment vois-tu tout cela ? 

Je pense comme Molière que « C’est notre inquiétude, c’est notre impatience qui gâte tout ; et presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies. » (« Le malade imaginaire », 1673) Molière qui travaillait dans le quartier, raison pour laquelle une rue voisine de la Louisiane se nomme la rue de l’ancienne comédie ! Il avait tout dit. Les remèdes sont souvent pires que le mal. La destruction de notre art de vivre est bien plus violente que la maladie combattue. Durant 2020, nous avons vécu une non-vie. J’espère que les Français ne vont pas oublier ce que c’est que vivre; vivre c’est un peu plus qu’exister. Pour survivre il ne faut pas sous-vivre.

« Je reste persuadé que l’amour est la seule raison de vivre. Il faut toujours céder à la tentation. Le reste n’a aucune importance.« 

Dans tes livres, tu as beaucoup écrit sur les relations, l’amour, le sexe, les sommets et les chutes dans tout ça. Penses-tu qu’on apprend à vraiment-vraiment aimer avec le temps, ou l’amour reste toujours un concept civilisatoire incompatible avec notre nature sauvage?  

J’aime ta question très romantique, au sens où l’amour est toujours une souffrance, une liberté, qui révèle notre animalité, un cataclysme merveilleux qui flanque par terre toute l’organisation sociale. La civilisation prétend dompter cette sauvagerie mais le coeur est indomptable… Je reste persuadé que l’amour est la seule raison de vivre. Il faut toujours céder à la tentation. Le reste n’a aucune importance.

Et les filles de 16 ans ? Sont-elles toujours ravissantes/appétissantes ?! 

On peut les admirer de loin…

« Je suis souvent frappé par l’aspect réducteur de la célébrité : on devient deux ou trois clichés simplistes. Dans mon cas : noctambule défoncé, obsédé sexuel, mondain frivole.« 

Et la célébrité, comment tu la ressens ? Dans ton livre L’égoïste romantique, on a l’impression que c’est une espèce de « lieu » pas du tout confortable, fatal simulacre ; des phrases flagrantes… :  « être célèbre, c’est être limité. »(Particulièrement, j’ai toujours apprécié les types qui ne sentent pas bien dans leur peau, de véritables Traîtres, car ils n’ont même pas peur de trahir eux-même dans un sens plus élémentaire et vital/nécessaire ; voyons, par exemple, la pièce Kean ou Désordre et génie, de Alexandre Dumas – adaptée plus tard par Jean-Paul Sartre -, inspirée de la vie du comédien britannique Edmund Kean (1787-1833), personnage débauché génial devenu darling du peuple et de la noblesse, un total outsider en crise avec soi-même ainsi qu’avec les conventions de son époque…

La phrase me va toujours. Elle exprime une réalité : la notoriété te place dans une situation d’infériorité car les autres savent tout sur toi alors que tu ne sais rien d’eux. En outre, être « connu » n’est pas intéressant, ce qui est beau c’est d’être incompris (comme disait Wilde). Je suis souvent frappé par l’aspect réducteur de la célébrité : on devient deux ou trois clichés simplistes. Dans mon cas : noctambule défoncé, obsédé sexuel, mondain frivole. C’est un résumé hâtif qui oublie bien des aspects : le travailleur acharné, le lecteur avide, le bon père de famille.

Encore dans L’Egoïste romantique, tu écris : « Ma vie est une pantomime dont l’écriture est la seule issue. » Dans cette quête d’absolu (l’écriture en tant que voie d’auto-connaissance et de libération), parfois radicale ou désespérée, on finit souvent par s’auto-consommer et/ou s’écraser, sombrer dans le Vide, perdre la magie, comme dans une relation d’amour. Grandir, c’est négocier avec le Bourreau Quotidien et son couteau subtil. Le monde nous arrache beaucoup de peau, de rêves et d’illusions. C’est la traversée inévitable du Grand Feu après laquelle le visage renvoyé par le miroir est toujours méconnaissable. On se trouve couvert de cendres jusqu’au cou, essoufflés et perplexes entre la fin d’une aventure et le début d’une autre/d’autres. (Ironiquement, en voulant tuer Barbie et Ken, notre génération a fini par instaurer un autre fantasme: mourir comme James Dean et Marilyn Monroe !) Mais enfin, pour toi, ce processus de renouvellement t’excite-t-il, ou as-tu plutôt peur de changer de peau, de vie, si c’est bien le cas ? Comment faire toujours vibrer et vivre cet élan sempiternel, cette nitroglycérine pure et excitante qui est l’écriture (voire tous les arts), sans aspirer à être… le nouveau Marc Levy (rires) ? 

En voilà une question compliquée ! Mais j’aime ton énergie ! Je valide complètement cette vision de l’écriture. Simplement je crois qu’on ne doit pas surestimer le danger autodestructeur de la littérature. J’ai peut-être vieilli sur ce point mais je pense sincèrement que le travail quotidien, la concentration, la discipline jouent un rôle plus important que de se sacrifier et s’immoler sur l’autel du grand Art… même si l’urgence et la sincérité restent le moteur principal.

Apparemment, tu es maintenant devenu moonshiner/alchimiste, avec ta propre marque de vodka… Tu sais, j’ai écrit un poème-prière après que tu es venu l’autre soir ici à la Louisiane avec ton pote (je le croise souvent au Chai de l’Abbaye, toujours en compagnie de Catherine Deneuve ou Marion Cotillard…, hmmm) et nous avons bu de la vodka, lu des poèmes (voir vidéo en bas) sur fond d’écran géant avec Duke Ellington jouant en live, puis Gainsbourg, Velvet Underground, The Doors, et regardé des passages de More, de Barbet Schroeder, de 1969, bande sonore signée par Pink Floyd – des passages filmés ici à l’hôtel, chambre 36… Le poème dont je parle tient comme épigraphe un morceau de ton livre de jeunesse dérangée Nouvelles sous ecstasy« Pourquoi les nuits doivent-elles TOUJOURS être remplacées par des journées ? », et commence par une phrase de Vlad Mayakovski… « ‘Mieux mourir de vodka que d’ennui‘…, hurla Mayakovski du balcon de la Louisiane contre la nuit-velvet myrtille de fin de novembre… » 

Bravo, ces vers dignes de Jean-Jacques Schuhl offrent une parfaite conclusion à notre dialogue.

Santé ! Et un grand Merci !

*

Frédéric Beigbeder en transe lit le poème dionysiaque « Jeunesse » de Henrik Aeshna/Eros en Feu à l’hôtel La Louisiane

Frédéric Beigbeder en transe lit le poème dionysiaque « Jeunesse » de Henrik Aeshna/Eros en Feu à l’hôtel La Louisiane, sur fond projection vidéo de Duke Ellington, fin novembre 2020…


AUTOUR DE FRÉDÉRIC BEIGBEDER :

Frédéric Beigbeder, né le 21 septembre 1965 à Neuilly-sur-Seine, est un écrivain, critique littéraire, animateur de télévision et réalisateur français. Il est le créateur du prix de Flore, dont il préside le jury. Il fut également directeur de la rédaction du magazine Lui.

Il a obtenu en 2003 le prix Interallié pour Windows on the World, en 2009, le prix Renaudot pour son livre Un roman français et en 2018 le Prix Rive Gauche à Paris pour son livre Une vie sans fin.

Publications

Romans

Trilogie Octave Parango

Nouvelles

Essais

Entretiens

Préfaces

Bandes dessinées

Avec des dessins de Philippe Bertrand

Préfaces et postfaces

Participations

Audios

Filmographie

 Sauf indication contraire ou complémentaire, les informations mentionnées dans cette section peuvent être confirmées par la base de données IMDb.

Réalisateur

Scénariste

Apparitions

Adaptations cinématographiques de ses œuvres

Listes de ses fonctions à la télévision

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